Transmettre le Taiji au lycée

Rencontre avec Jean-Jacques Sagot

Paru dans la revue Génération Tao en septembre 2005

Dans le « dernier numéro du siècle »  en octobre 1999, Génération Tao souhaitait un bon anniversaire (le dixième) au taiji lycéen à l’occasion d’un article où Jean-Jacques Sagot exposait le parcours de cet art dans le bastion de l’éducation nationale.
Quelques années après, il fait le point en pratiquant une des disciplines qu’il affectionne : le dialogue avec ses élèves. Voici donc un échange de vues entre un maître et trois de ses élèves à propos d’un chemin parcouru ensemble, depuis les premiers pas jusqu’aux perspectives d’avenir…

Jean Jacques Sagot est professeur d’éducation physique dans l’éducation nationale au lycée Laure Gatet de Périgueux et professeur de taijiquan. Il enseigne cette discipline dans l’espace lycéen, intervient dans des formations variées (université, école de soins infirmiers, formation continue, écoles primaires et maternelles ) ainsi qu’au sein de son association « La Grande Ourse » présente à Bergerac, Périgueux, Strasbourg, Marseille, Paris, Nice et Nantes. Il a été pendant 5 ans président de la formation des professeurs de taiji et qigong au sein de la FTCCG.

Emmanuel Véron, 19 ans, a eu son baccalauréat option taiji en 2004 au lycée Laure Gatet .Il est actuellement étudiant en géographie et en chinois à l’Université de Limoges, il continue son apprentissage du taiji auprès de Maître Liang Xiao Wan et au sein de La Grande Ourse.

Julian Blight, 19 ans, a eu son baccalauréat options taiji et théâtre en 2004 au lycée Laure Gatet . Il est actuellement étudiant en arts du spectacle à Paris et continue son apprentissage auprès de Pierre Portocarrero et Michel Bérose. Vice-champion d’Europe de formes à Saint Petersbourg en 2004, il participe aussi aux compétitions de tuishou (champion de France de sa catégorie en tuishou pas fixes en 2004)

Mathieu Léonardon, 18 ans, a eu son baccalauréat mention bien option taiji . Il est actuellement en classe préparatoire à Toulouse et projette d’intégrer l’Ecole Centrale pour être ingénieur en astrophysique. Ses études l’obligent à continuer le taiji seulement occasionnellement.

 

Mathieu : Pendant ces trois années de lycée, tu nous as présenté tous les aspects du taiji, aussi bien l’art martial que les bases de la philosophie orientale, car l’un ne va pas sans l’autre. Puis nous avons tous les trois quitté le monde lycéen après notre bac l’année dernière. On est partis sur des chemins différents. Quand on évoque notre « passé » lycéen et notre apprentissage du taiji, en particulier le fait d’avoir passé l’option taiji au bac, beaucoup de gens sont étonnés. Sommes-nous des « bêtes curieuses » ayant eu un régime spécial? Sommes nous les seuls en France ? Et pourquoi ?

JJS : « Régime spécial » ? sûrement pas. Le taiji que vous avez appris avec moi est parfaitement intégré dans le cursus officiel . Un petit retour en arrière s’impose pour que vous compreniez la genèse de cette aventure. Mon métier c’est professeur d’éducation physique au sein de l’éducation nationale. L’éducation nationale, vue de l’extérieur, est une grosse machine avec ses codes, ses habitudes, ses diplômes, etc…Elle définit des cadres institutionnels, des objectifs, des contenus éducatifs. L’éducation physique (que l’on a peu à peu baptisé « sport », ce qui est par ailleurs un glissement sémantique intéressant à analyser) a donc elle aussi un cadre et des contenus .
Cependant, lorsqu’on est dans la « grosse machine », on a des espaces de liberté pour utiliser des contenus variés en s’inspirant du champ culturel de la société. C’est même un devoir quand on est enseignant , l’école devant être en phase avec la société.
 Il se trouve qu’après ma découverte du taijiquan lors d’un voyage en Chine en 1984, et mon apprentissage, puis mes premiers cours dans le milieu associatif , j’ai eu envie d’incorporer l’approche spécifique des arts chinois du mouvement dans mon enseignement quotidien auprès de mon « public » lycéen. En fait, ça s’est fait très vite, grâce à deux facteurs, mon enthousiasme, et l’approbation bienveillante de mon chef d’établissement (Jean-Pierre Chavaneau, aujourd’hui disparu, qu’il soit remercié !) et de mes inspecteurs d’académie. Au point d’être invité rapidement par le recteur d’académie et le corps d’inspection à expérimenter le taiji en classes maternelles, à l’école primaire, dans le cadre de la formation continue des professeurs. La deuxième étape a été l’agrément en tant que discipline optionnelle au bac, qui s’est faite normalement, sans accroc ni militantisme excessif.
C’est ainsi que j’enseigne depuis 1990 le taijquan au lycée et fait passer l’option EPS taijiquan au bac. Ce parcours est atypique –pour l’instant j’espère-  Quelques professeurs d’EPS abordent le taiji (ou le qiqong) dans leurs cours ou dans le cadre du sport scolaire du mercredi, mais c’est encore confidentiel. Vous êtes donc les seuls à pouvoir présenter l’option taiji au bac , mais pas les seuls  à avoir rencontré le taiji dans le monde scolaire.

Julian : Tu nous as quand même infligé un régime bien spécial ! Si on compte le nombre d’heures consacrées au taiji durant notre scolarité, ça en fait plus qu’en maths ou physique !

JJS : « Infligé » , tu y vas fort ! Je te rappelle que tout ça se fait en libre adhésion.

Julian : Non, pas en classe de seconde . Je t’ai eu comme prof sans l’avoir choisi et tu as commencé par nous faire 10 séances de taijiquan d’entrée, en nous enseignant une forme à la petite canne et des exercices de tuishou, sans nous demander notre avis.

JJS : C’est vrai, en seconde, les élèves ne choisissent pas leurs contenus d’EPS et j’aime bien aborder les petits nouveaux par quelque chose qui les déconcerte, qui change leurs habitudes et leurs représentations des cours de « sport ». Et puis, c’est une incitation à s’engager sur une voie nouvelle et différente. Vous en êtes de beaux exemples. Vous connaissez bien la suite : en première et en terminale, les lycéens qui viennent travailler avec moi sur leur horaire d’EPS obligatoire font un cycle complet de taiji par an. La classe de première est consacrée à l’étude d’une forme Yang rapide et celle de terminale à l’étude au choix d’une forme à l’éventail ou au grand bâton.

Manu : Eventail pour les filles, bâton pour les garçons…

JJS : Eh non, ce n’est pas aussi simple que ça, beaucoup de garçons s’essayent au côté « Yin » du taichi avec l’éventail et beaucoup de filles au côté Yang avec le grand bâton.

Mathieu : C’est vrai que les meilleures au grand bâton, c’était toujours des filles.

Julian : Bon, les cours c’était intéressant, mais succinct. L’essentiel pour nous a été ce qu’on a appris en option et à l’UNSS du mercredi : forme Yang rapide en 108 postures, forme Cheng man Ching, sabre, tous les différents tuishous et dalus , et les applications martiales.

Manu : Si on refait le compte des heures passées , ça fait du 5 heures hebdomadaires en moyenne, sans compter les stages, ni la fréquentation de la Grande Ourse.

Julian : Ni les heures ensemble au Parc Gamenson sans le prof…

JJS : C’est peut être d’ailleurs ces heures-là sans moi qui ont été les plus importantes.

Manu : Pourquoi ?

JJS : C’est un des grands fondamentaux en matière de pédagogie. Piaget, le grand chercheur en psychologie de l’apprentissage appelle ça le « primat de l’assimilation ». Il prétend  que toute phase d’apprentissage comporte deux temps : l’accommodation, c’est à dire en quelque sorte l’ « ingurgitation » par l’apprenant de  choses nouvelles apportées par l’enseignant .L’assimilation, avec la même image, est la « digestion » nécessaire que l’apprenant fait sans l’enseignant.  Ces deux phases sont nécessaires l’une et l’autre, c’est valable pour le petit enfant qui découvre le monde et pour l’étudiant de quelque discipline que ce soit. Ne faire qu’avaler entraîne l’indigestion , le rejet et le refus. Ne découvrir les choses que par soi-même entraîne la malnutrition ou la famine. On peut y voir là aussi une des applications du principe double du yin et du yang.
J’espère vous avoir bien nourris, mais si vous n’aviez pas joué, si vous n’aviez pas confronté vos pratiques , sans moi, à votre solitude ou aux talents de vos camarades de taiji, vous vous seriez probablement vite senti alourdis, ou, bien pire, asservis.

Manu : C’est pour ça que tu insistes tant sur le concept de liberté ?

JJS : Bien sûr, et pas seulement pour ça. En revenant sur l’idée piagétienne des deux phases de l’apprentissage, on peut la concevoir non seulement pour les « savoir-faire » comme on dit en pédagogie, mais aussi pour les « savoir-être ». Ainsi, on peut se rendre compte que la liberté est indispensable pour la formation de l’individu, mais qu’elle n’est qu’un des deux versants du processus, l’autre étant la transmission. C’est ce que dit magnifiquement Hermann Hesse dans cette formule : « La bienheureuse harmonie naît de l’union de la loi et de la liberté ».

Julian : Quant à l’autre versant, tu nous as assez ressassé que « sans le travail, le talent n’est qu’une sale manie ».

JJS :Je ne me souviens plus de qui est cette phrase… J’aime bien aussi celle de Sartre qui va dans le même sens : « L’important n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous » . Elle montre bien que dans le contexte du « savoir être », le processus de maturation se fait hors du champ de l’initiateur.

Mathieu : Est-ce pour cela que certains disent que tu es un « frondeur » et que tu ne respectes pas la tradition en disant que les maîtres peuvent être contestés ?

JJS : « Contestés » n’est pas le juste terme, en particulier dans le contexte évoqué. Disons plutôt que ne faire qu’avaler sans conscience ce qu’apporte le maître est une erreur ( et vous savez que pour moi la notion de maître est étymologiquement celle de celui qui enseigne, tout simplement).
Je crois, et toute la recherche en pédagogie nous le montre, en particulier la pédagogie de la motricité, que le dressage n’est ni efficace sur le plan moteur, ni souhaitable sur le plan moral.
Baser sa pédagogie sur la seule imitation d’un modèle et la répétition de séquences est depuis longtemps abandonné dans tout bon processus d’apprentissage, même si y avoir recours à des moments précis et avec des objectifs ponctuels est souvent profitable.
Ce que je conteste vigoureusement, c’est une forme de « mythologie primaire » qui est en cours dans des sphères que nous côtoyons, et que vous êtes amenés à côtoyer, en particulier dans de nombreuses écoles d’arts martiaux ou de « développement personnel » . On y proclame que la tradition, c’est le lien intangible et unidirectionnel entre le maître et l’élève. Cette assertion arrange bien ceux qui s’érigent en modèles et instituent des rapports entre eux et leurs obligés qui relèvent d’un côté d’un besoin de domination, de l’autre d’un besoin de soumission.

Mathieu : C’est quoi alors la tradition ?

JJS : Certainement pas quelque chose de figé. Lao Tseu dit bien que « Ce qui est constant, c’est le changement ». Je vous conseille aussi la lecture des conversations de Krishnamurti réunies dans l’ouvrage « Tradition et révolution ». La tradition, pour moi, c’est la transmission des outils de recherche des principes fondamentaux qui président à la présence de l’Homme sur cette terre, de ses rapports avec ses semblables et avec -appelons-la- la Nature. Mais ces outils ne sont pas toujours les mêmes, ils se ressemblent parfois, semblent différents dans des situations nouvelles . Et puis, on ne peut pas tous utiliser ces outils de la même façon. Vu de cette façon, un bon maître serait celui qui laisse ses élèves jouer avec différents outils, leur apprend les bases de leur utilisation, les aiguille vers des choix, les laisse inventer pour qu’ils proposent des choix créatifs. La maïeutique socratique était déjà sur ce versant là. Je suis persuadé que la transmission des arts martiaux est aussi sur ce modèle. C’est ainsi que les arts japonais ont su s’abreuver des arts chinois en les transcendant grâce à leur génie propre. C’est ainsi que le taichi de la famille Yang a explosé en mille directions toutes aussi riches les unes que les autres . Ce foisonnement, pour peu qu’on évite le piège de penser être unique dans la bonne direction ou dans le « pur » style originel, est facteur d’enrichissement , la recherche d’une école se faisant dans un sens proche mais différent de celle d’à côté. C’est parce qu’il y a différences qu’il y a interrogations mutuelles, donc lutte contre la banalisation et le contentement de soi. Vous qui travaillez avec d’autres professeurs ou qui côtoyez d’autres écoles, qu’en pensez-vous ?

Julian : Les premières fois qu’on a vu d’autres pratiquants de taiji que nous, on était troublés. Leur pratique nous semblait si différente de la nôtre. Et pourtant, ils pratiquaient le style Cheng man Ching eux aussi ! Maintenant, plus je rencontre d’autres pratiquants, d’autres écoles, d’autres styles, plus je trouve que ce que nous faisons se ressemble. Même avec des styles dit externes !

Manu : Tu nous avais prévenus que si nous voulions continuer le taiji après le lycée, il fallait que ça se fasse sans toi et dans d’autres écoles. Au bout d’un an avec Liang Xiao Wan (professeur de taichi et professeur d’EPS diplômée de l’Université de Canton et ancienne championne de Chine de wushu, installée depuis 10 ans à Limoges) je comprends mieux cette nécessité. Je comprends mieux mon style d’origine en en apprenant un autre. Je comprends mieux les principes que tu nous as inculqués en les entendant formulés autrement par quelqu’un d’autre.

Mathieu : Je veux revenir sur cette notion d’outil que tu aimes bien prononcer. J’ai bien compris que c’était symbolique. Mais par exemple, quand on pratique le sabre, est-ce qu’on peut considérer que c’est un outil ?

JJS : Bien sûr. On peut prendre aussi la notion d’outil au pied de la lettre. Sans remonter à la préhistoire, on sait bien le rôle fondamental de l’outil dans l’histoire de l ‘Homme. Kant disait à peu près que la nature n’avait donné à l’homme ni les cornes du taureau, ni la gueule du loup, mais seulement des mains. La main et l’esprit vont évoluer de concert, la technique et la conscience sont intimement liées. C’est l’homme qui décide à quoi sert l’outil. Le sabre est fait au départ pour tuer, mais l’homme peut décider de lui confier une autre fonction qui de symbolique, peut devenir effective dans d’autres domaines, comme ceux de l’équilibre, de la dynamique, de l’esthétique, du schéma corporel, etc… C’est nous qui décidons, c’est là où réside aussi notre part de liberté, de création. Maître Noro (élève fameux de Maître Ueshiba) disait : « C’est le choix de chacun, et l’arme n’y est pour rien ». La fameuse idée du prolongement de soi dans l’arme, voire la notion de « Yi » souvent si mal comprise, signifie tout simplement une réorganisation de soi, de sa motricité, dans la mesure où cette motricité s’assigne ces nouveaux buts. Le philosophe Merleau-Ponty disait que nous construisons le monde en même temps que nous nous construisons nous mêmes.
On peut, grâce à cet éclairage, mieux comprendre la genèse de l’art du trait dans la peinture ou la calligraphie. On peut également remarquer qu’on perçoit mieux ainsi que la tradition est un perpétuel questionnement sur notre rapport au monde.

Manu : C’est pour ça que tu nous as fait aborder le taiji directement avec des armes ?

JJS : Oui, mais pas seulement.

Julian : On a commencé aussi tout de suite avec le tuishou. Moi, je trouve que c’était intéressant, même si certains, je dirais plutôt certaines, ça c’était en cours de sport, avaient du mal à comprendre l’intérêt et à se lancer à toucher son voisin.

JJS : On aborde là la deuxième question dans l’apprentissage du taiji, la question du taiji à 2.
Doit-on, comme dans beaucoup d’écoles l’envisager uniquement après de longs mois, voire années de formes solos, doit-on le réserver seulement à ceux qui se sentent aptes au côté martial ?
Je crois que de nombreuses écoles de taiji mettent de la distance avec les tuishous parce que c’est l’habitude, parce qu’on reproduit les progressions pédagogiques de ses propres maîtres sans se poser la question de savoir si c’est adapté au public que l’on a devant soi. On voit même beaucoup de pratiquants de longue date de taiji solo vouloir se mettre au taiji à 2 parce qu’ils sentent un manque, ou bien parce que c’est exigé dans l’obtention de tel ou tel diplôme.
J’ai fait un choix délibéré depuis longtemps, c’est de considérer qu’il n’y a pas de secrets à dévoiler petit à petit dans l’apprentissage, ni de techniques à ne montrer qu’à des personnes avisées voire initiées. Tout simplement parce que l’initiation, la recherche de perfectionnement subtil ne peut se transmettre lors de simples démonstrations ou exposés. Elles ne s’acquièrent que dans la pratique et la détermination personnelle.
C’est pourquoi il est inutile d’attendre , attendre quoi, d’ailleurs ? Le taiji  sans pratique à 2 manque de sens , alors coltinons-nous immédiatement au sens. Ne croyez-vous pas avoir gagné en expérience intime en ayant abordé , par exemple, le vol oblique, en le pratiquant en solo , à droite et à gauche, en forme rapide ou lente, et en travaillant très tôt ses applications martiales ? 

Mathieu : Et même sur une attaque au sabre…

Julian : On en revient encore à ton dada, la pédagogie…

JJS : Dis donc, Julian, est-ce que tu te souviens être même allé au-delà de mes consignes qui pourtant étaient variées et nombreuses ?

Julian : Non, ou plutôt, j’ai dû le faire souvent.

JJS : Alors je vais te rappeler cette anecdote, où, sans le vouloir, tu m’as conforté dans mes choix pédagogiques et même moraux.

Julian : Raconte…

JJS : C’était à la fin de ta deuxième année. Vous connaissiez déjà, de la première année, la forme Cheng Man Ching. On n’avait travaillé la deuxième année que la forme 108 pas version rapide, et Nicolas n’avait rejoint votre groupe qu’au début de cette deuxième année. Il ne connaissait donc que la forme 108 pas. Je savais, même si vous ne m’en parliez pas, que vous vous retrouviez souvent dans la semaine, au parc, pour pratiquer ensemble. Je vous ai laissé faire comme bon vous semblait.
Et puis, un dimanche de stage, je partage les stagiaires en différents groupes suivant leurs connaissances, en enjoignant ceux qui connaissent la forme Cheng Man Ching à la faire derrière moi.
Et puis, après quelques postures, j’aperçois derrière moi Nicolas qui suivait parfaitement dans cette forme. Il l’a d’ailleurs exécutée jusqu’au bout avec une aisance déconcertante. J’ai croisé alors ton regard, tu as bien saisi que j’avais compris où et avec qui Nicolas avait appris cette forme. Tu as peut être alors pensé que tu étais allé bien au delà de mes consignes et t’attendais à des reproches. Il n’en a rien été, bien sûr. C’était une formidable démonstration que l’apprentissage a besoin d’une énergie essentielle, l’envie d’apprendre, et que cette soif peut s’abreuver à une autre envie, celle de partager.
La transmission, la tradition ont opéré dans cette histoire hors les protocoles, hors les préséances, hors les habitudes. Dans ce contexte (et seulement dans ce contexte, j’insiste bien) tu étais le maître de Nicolas, celui qui lui a transmis des savoirs importants. Tu l’as fait sans y avoir été invité, mais persuadé du bien-fondé de ton rôle. Mon petit coup d’œil a suffi pour savoir que c’était correct.
Ca me rappelle une autre histoire, celle de ma fille aînée, qui, à 6 ans, en classe de CP (celle où on apprend à lire), jouait à la maîtresse, souvent, le soir, avec notre petite voisine elle-même âgée de 4 ans seulement. A la fin de l’année, la petite voisine savait lire, sans qu’aucun adulte ne soit intervenu !
Pour l’anecdote, elle est devenue institutrice…

Manu : Ta fille ?

JJS : Non, la petite voisine.

Manu : Et toi, tu as souvent évoqué les maîtres, enfin les profs avec qui tu as travaillé. Lequel a été le plus important ?

JJS : La question est difficile car avec certains, j’ai eu des rapports proches puis distants, pour des raisons variées. Celui pour qui j’ai le plus de respect et de tendresse a été en fait mon premier prof d’arts martiaux. Paradoxalement, ce n’est pas sur ce versant-là que j’ai suivi son enseignement, mais sur son versant universitaire. Raymond Murcia, en effet, était prof d’EPS à l’Université de Bordeaux, docteur en psychologie. A ce titre, j’ai suivi ses cours pendant ma formation initiale. Judoka, aikidoka de la première heure, il fut (et est encore) un des grands propagateurs de l’eutonie de Gerda Alexander.
Elève et ami de Maître Noro, il a contribué à la naissance du Kinomichi, cet art entre aikido et taiji. Raymond est un chercheur en pédagogie et a posé de vraies questions en les éprouvant auprès des scientifiques contemporains comme auprès des sages orientaux. En particulier, il propose des réflexions sur certaines notions fondamentales comme la conscience, la mémoire, la question du transfert en motricité, etc…

Mathieu : Par exemple ?

JJS : Par exemple… en s’interrogeant sur l’acquisition de techniques, de savoir-faire. Au-delà de la technique, il propose de questionner notre rapport entre le projet qui était le nôtre avant, et ce que la trace perceptive nous laisse croire que nous avons produit. C’est une question qui semble un peu compliquée, mais il est indispensable de se la poser si on prétend être sur un chemin de maturation, d’harmonie. Impossible à mes yeux d’éviter ce type de question quand on essaye de guider l’autre à aller de la technique de base au chemin énergétique, par exemple.

Manu : Et la question du relâchement, il faut se la poser de la même façon ?

JJS : Quand on enseigne, c’est évident.
Encore une histoire : Je donnais, au début de mon enseignement,  un cours pour personnes âgées, un groupe du « troisième âge » comme on disait si maladroitement. Elles avaient un mal de chien à mémoriser les postures, et étaient, bien sûr, très raides. J’étais persuadé alors d’être un bon prof bienveillant, en répétant, comme mon prof d’alors : « Relax ! relax ! » jusqu’au jour où l’une d’elles m’a  bien fait savoir que j’étais à côté de la plaque. Elle me dit que ça ne servait à rien de répéter « relax, relax » et qu’elle était venue à mon cours justement pour l’être plus, relax. C’est une des plus belles leçons de pédagogie que j’ai reçues. Et « live », celle-là, de la part d’une élève.
J’ai compris sur le champ qu’elle avait raison, et mille questions se sont posées à moi, comme si je me réveillais après m’être endormi.

Manu : Lesquelles ?

JJS : Eh bien, par exemple : Suffit-il, pour être un professeur compétent, de reproduire les schémas pédagogiques de son propre professeur ?Ou bien : Dans le cas du taijiquan ou autres arts martiaux, est-ce raisonnable, dans le contexte occidental, de s’approprier sans réflexion l’ensemble des processus et comportements de nombreuses écoles asiatiques ?Ou encore : Le taijiquan relève-t-il d’une pédagogie particulière, ou bien son enseignement peut-il être analysé comme toute autre transmission de conduites motrices ? Et, bien sûr, celle-ci : Dans les situations d’apprentissage, quels sont, chez l’apprenant, les effets produits par des consignes de type comportemental ? (« Détendez-vous ! » « Soyez naturel ! » ) . N’y aurait-il pas risque de provoquer des effets opposés à l’objectif recherché ?

Julian : Donc, si je comprends bien, dire aux gens : « Sois relax ! » , c’est n’importe quoi ?

JJS : Disons que c’est paradoxal.

Mathieu : Et demander aux élèves de faire un dossier sur le taiji pour le bac, c’est paradoxal, aussi, non ?

JJS : Oui et non. D’abord, c’est l’institution scolaire qui l’exige, comme pour l’option musique ou danse. Ensuite, ça permet pour les scolaires de combiner deux domaines différents et de réfléchir sur leur propre pratique. Et puis, comme je n’exige aucun support particulier, ça permet de recevoir réflexions philosophiques, poèmes, dessins, sculptures, vidéos. Cette année, sur 25 élèves passant le bac taichi, outre les peintures, sculptures, textes et poèmes, une est venue jouer au violon un morceau de musique chinoise, et puis une autre, Charlotte, a rendu compte du paradoxe même de demander « quelque chose » sur le taiji en dessinant une posture de taiji et en la baptisant, à la manière de Magritte : « ceci n’est pas du taichi »., en voulant bien montrer la différence de nature entre le signifiant et le signifié.

Manu : Le partenariat avec l’escrime est-il une bonne chose ? Il parait même que la belle Laura Fleissel est venue faire de l’épée avec toi.

JJS : En fait, j’ai souhaité créer en parallèle avec le taichi une option escrime au bac, dans la mesure où j’ai la chance d’avoir comme collègue Valérie Galli, ancien membre de l’équipe de France olympique d’escrime. Nous travaillons d’ailleurs souvent ensemble, sans tabou, en confrontant les différents aspects de l’escrime, en particulier l’aspect compétition moderne avec l’aspect art interne et même avec l’aspect « cape et épée ». Et puis surtout, pour les élèves, c’est intéressant d’avoir sous le même toit deux facettes des arts martiaux, l’une orientale, l’autre occidentale.

Manu : Et ça marche ?

JJS : Très bien, nos élèves d’option font en seconde 2 heures de taiji et 2 d’escrime par semaine et choisissent ensuite l’une ou l’autre discipline pour la première et la terminale.

Mathieu : Il y avait beaucoup de monde cette année ?

JJS : Beaucoup, même trop, compte-tenu de l’espace et du matériel. Enseigner devant des classes de 60 élèves est très lourd, voire impossible. L’escrime aussi a dépassé ses quotas, car il y a des exigences de matériel et de sécurité.

Mathieu : Et qu’est-ce que tu vas faire ?

JJS : Limiter les inscriptions. Malheureusement, je ne peux pas faire autrement. Une des règles de l’éducation nationale est de ne mettre en face des élèves que des professeurs du sérail. Je ne peux donc pas faire intervenir des assistants hors ma présence. D’ailleurs, je suis sollicité par des professeurs de taiji ou de qiqong qui me demandent conseil pour intervenir en milieu scolaire. Je ne peux que leur répondre qu’il y a un cadre légal. Dans l’éducation nationale, les intervenants extérieurs ne peuvent opérer que sous l’autorité d’un enseignant et dans un cadre contractuel bien défini.

Manu : Qu’est ce que tu en penses ?

JJS : C’est un vaste débat. Pour ma part, je trouve qu’il serait plus utile que les professionnels de l’éducation nationale soient formés à nos disciplines pour qu’ils puissent l’utiliser dans leur projet éducatif global, plutôt que de « plaquer » des cours de taiji dans un ensemble peu adapté à les accueillir. Par exemple, j’animais un jour un stage de taiji dans les locaux d’un établissement pour handicapés mentaux. Le directeur et des éducateurs sont venus nous voir, et vivement intéressés par notre discipline, m’ont sollicité pour donner des cours à leurs protégés. J’ai refusé, étant incompétent dans la connaissance de ce public particulier. Par contre, je leur ai proposé de les initier à notre discipline pour qu’eux-mêmes puissent l’utiliser au quotidien avec leurs élèves.

Julian : Bon, et l’avenir, avec ces histoires de bagarres entre fédération, ces problèmes entre les uns et les autres, les jeux olympiques en Chine avec du wushu. Moi, je suis plongé là-dedans, je comprends pas toujours les raisons des conflits. Quelle est ta position ?

JJS : Les enjeux me dépassent . J’y ai été plongé, je ne regrette pas les années où j’avais des responsabilités fédérales, tout simplement parce que j’ai rencontré beaucoup de gens bien. Les autres…Je ne retiens de cet épisode que la joie de m’être fait des amis.
Quant à l’avenir, c’est vous. C’est vous qui le ferez, c’est déjà amorcé. Parmi tous les élèves que j’ai eu, certains, comme vous, continuent avec moi et sans moi. C’est délibérément que je vous ai adressé à d’autres profs que moi, un peu comme on lançait autrefois les compagnons sur la route du Tour de France .C’est aussi ça , la Tradition, confier ses élèves à d’autres pour qu’ils aillent plus loin et qu’après avoir vu, travaillé, sous des cieux différents, ils soient réellement émancipés et deviennent maîtres à leur tour. Ca s’est passé un peu comme ça pour les arts martiaux et non selon cette mythologie de bazar du maître unique et omniscient entouré de disciples dociles et aveugles.

Manu : On revient bien te voir aux stages de « la Grande Ourse » !

JJS : C’est votre maison mère. La porte est toujours ouverte pour vous dans les deux sens, et il y aura toujours pour vous une assiette sur la table. D’ailleurs , vous savez bien que notre association fonctionne comme ça pour tout le monde pourvu qu’on soit fraternel et respectueux de l’autre.

Julian : Et la route continue ensemble, quand même, puisqu’on va en Chine ensemble cet été ….

Retrouvez également Jean-Jacques Sagot dans notre rubrique Témoignages
Le site de la revue Génération Tao

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